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"Nourrir l’humanité" de Bruno PARMENTIER

Fiche de lecture

Titre : Nourrir l’humanité – les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXI° siècle

Année de parution : 2009

Auteur : Bruno PARMENTIER

Editions : La Découverte

CV de l’auteur : Ingénieur des Mines,

Directeur de l’Ecole Supérieure d’Agriculture d’Angers (ESA)

Autres ouvrages de l’auteur :

Préface : Edgar PISANI

 

Résumé : Nourrir l’humanité : Ce livre aborde beaucoup d’aspects de ce défi.

Plan général :

Chapitre 1 : Nourrir les hommes…
Chapitre 2 : Produire plus et mieux avec trois fois moins  - moins de terre, d’eau et de biodiversité
Chapitre 3 : dépenser moins d’énergie mais en produire avantage
Chapitre 4 : Intégrer de nouvelles contraintes : climat, épidémies,…
Chapitre 5 : les armes traditionnelles ne suffiront pas…
Chapitre 6 : Le développement accéléré de la biologie…
Chapitre 7 : Le commerce international, un outil pour mieux nourrir ou pour affamer ?
Chapitre 8 : Les relations entre Agriculture, agroalimentaire et grande distribution..
Chapitre 9 : Qui nourrira au XXI° siècle ?
Chapitre 10 : Soutenir l’agriculture au XXI° siècle

Commentaire de « les2ailes.com »

On apprend beaucoup à la lecture de l’ouvrage. Malgré tout, c’est la règle du jeu, voyons ce qu’il pourrait y avoir à redire.

  1. Le registre malsain d’une certaine peur.

L’auteur attaque dès les premières lignes avec un préjugé très « politiquement correct », celui de la peur de la natalité : « Le problème va encore s’aggraver d’ici à 2050 avec l’augmentation estimée d’un tiers de la population mondiale » (page 19). Pourquoi cette peur ? La natalité est une chance ! Le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise n’hésite pas à écrire « que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire [1] » et Benoit XVI confirme dans son encyclique : « considérer l’augmentation de la population comme la cause première du sous-développement est incorrect, même du point de vue économique » [2].

L’auteur continue aussitôt en disant que la tâche de nourrir l’humanité est un défi immense … « Il faudrait doubler la production alimentaire mondiale… quasiment impossible à remporter en pratique » (page 19). Ce propos est curieux, car sa conclusion sera un peu inverse : « le génie humain, confronté à des crises majeures, trouve souvent une solution » (page 266). Il s’agit, en fait, de faire peur, méthode classique pour faire de l’audimat, mais cela démoralise les opinions publiques car la peur marque toujours les esprits.

Pourtant, on a bel et bien « doublé la production » et les rendements dans les pays de l’Est de l’UE en dix ans. C’est une simple question de transfert de technologie rendue possible par la chute du mur de Berlin. Le défi est possible à relever si on accepte que d’autres murs tombent, à commencer par celui d’un certain libéralisme qui n’aime pas les transferts de technologies mais préfère la guerre économique au risque qu’il y ait des morts (de faim), et des gagnants (le Nord).

L’auteur reconnaît qu’il y a « 250 millions d’agriculteurs qui utilisent bœufs, chevaux, mulets… avec un accès limité aux techniques modernes » (page 20). Ce n’est qu’au chapitre 7 qu’il en évoque la cause : le commerce mondial.

Comme si l’auteur voulait prouver qu’il sera difficile de doubler les rendements, il affirme « les rendements céréaliers ont effectivement commencé par progresser… avant de décroître régulièrement » (page 171). On regrette qu’il ne donne pas une courbe sur ce sujet. Il n’arriverait pas à prouver ce qu’il affirme. Encore moins la cause qu’il met en avant : « l’effet des inconvénients cumulés de l’agriculture intensive ». Il affirme une relation de cause non prouvée à un effet non moins prouvé !

Utilisant encore un mécanisme de peur, l’auteur voit dans les famines, une cause de guerres : « Les pénuries se font alors de plus en plus graves, provoquant à leur tour des guerres… » (page 21). Il confond encore la cause et les effets : il y a aujourd’hui une relative unanimité à faire, comme Sylvie Brunel, ancienne présidente de l’ONG « Action Contre la Faim » [3], un distinguo entre Malnutrition et Famine.

Toutes les ONG connaissent les signes qui annoncent les « famines » modernes : tout démarre, dit Sylvie Brunel, par des problèmes géopolitiques, suivis par des montées du prix des denrées, des déplacements de population, et une chasse aux minorités. Les « famines » n’apparaissent pas dans les régions où il y aurait des populations trop nombreuses mais,
- dans des régions de « non-droit » c'est-à-dire où règne l’anarchie, par exemple en Ethiopie ou en Somalie,
- ou dans des régions de « trop de droits », c'est-à-dire de zones de dictature, au Darfour ou en Corée du Nord, par exemple.
La « malnutrition » est d’un autre ordre que les « famines » et concerne des populations beaucoup plus importantes –on parle de 900 millions de personnes-. Ce sont les victimes d’un déficit de développement. Ce sont des populations en déficit d’éducation, de solvabilité, vivant des sevrages brutaux et une pauvreté importante. Contrairement à ce qu’on imagine, ces peuples sont capables de très grande innovation –les paysans du Sahel en sont un exemple.
Il est donc faux de penser que la « faim dans le monde » est signe d’une démographie excessive. La problématique est celle du développement et non de la démographie. Une écologie qui mène à la décroissance est une fausse recette au problème de la « malnutrition ».
La solution à la « famine » est géopolitique et passe par plus de justice entre les peuples.
La solution à la « malnutrition » est économique et passe par le développement et de nouvelles règles dans les échanges.

Pour fonder ce sentiment de peur, l’auteur exploite des chiffres pour répondre à cette question : « de combien faudrait-il multiplier la production agricole actuelle pour nourrir la planète en 2050 » (page 29). Il établit une corrélation directe et conclut : « que ce serait de 125% qu’il faudrait augmenter la production » (page 28). Heureusement qu’il prend la précaution de dire que le calcul est « approximatif », mais trop, c’est trop ! Car, les défis ne sont pas que productifs. Il faut jouer d’une multiplicité de facteurs. L’auteur aurait pu évoquer le rôle des pertes logistiques et des déchets. Il en parle (page 37), avançant des pertes « s’élevant jusqu’à 15% dans certains pays » (page 37). Or ce chiffre est sous évalué. Dans les pays développés, ce ratio est plus proche de 50%, même si cela choque ou surprend. Dès lors, l’enjeu n’est pas que celui de la production agricole !

L’auteur, par ailleurs, a beau placer la problématique de son livre au niveau de la planète, il raisonne, toujours pour faire peur, au niveau des autosuffisances régionales : « 25 états africains, Haïti, l’Afganistan… devraient maintenir une croissance annuelle régulière de leur production alimentaire > à 5% pour parvenir à nourrir correctement leurs populations » (page 29). Certes, il ne faut pas être favorable à la spécialisation de pays exportateurs pour alimenter ces pays, mais, malgré tout, le problème est d’abord mondial avant d’être régional.

Autre sujet de peur, celui des terres arables : jusqu’en 2030, « les terres arables augmenteront encore… après, cela sera pratiquement terminé… » (page 45). Et alors ? Il y aura d’autres solutions. Il parle d’ailleurs plus loin de la sous exploitation des océans. Et il ajoute « l’urbanisation massive avec son cortège de parkings… pèsera sur la disponibilité en terres agricoles » (page 47). Et alors ? Il faut revenir à la voiture à cheval ? On est dans le discours malthusien fréquent !

2. Un certain « politiquement correct » désagréable.

Très vite, l’auteur énonce des a priori sans les avoir fondés.

La première fois qu’il écrit le mot OGM dans l’ouvrage, c’est pour parler de « la folie de l’économie du soja OGM » en parlant de l’Argentine. Il explique par les OGM le fait que ce pays  « connait de nouveau une vraie crise alimentaire » (page 30). Il voit, une fois de plus sans le démontrer, une relation de cause à effet.
La seconde fois qu’il cite les OGM, c’est pour dire que « les nouvelles variétés… se sont révélées… très gourmandes en intrants. Le mythe a resurgi avec les OGM ! » (page 37). S’il y a bien un mythe, c’est d’imaginer qu’on pourra doubler les rendements en donnant moins à manger aux plantes. Les variétés, même non OGM, qui produisent 10 fois plus qu’au moyen-âge ont besoin d’intrants !

Pourtant, il décrira plus loin toutes « les applications notables »  des OGM (page 165), y compris « les avantages notables sur la santé des agriculteurs eux-mêmes ».  Pourtant, il reconnait « que les dangers des OGM pour la santé humaine… restent infondés » (page 167). Mais, critiquer les OGM, c’est de bon ton ! Pourquoi avoir parlé de « folie » ?

L’autre sujet très « écologiquement correct » concerne la « biodiversité ». La première fois que l’auteur lâche ce mot, il le fait sans le définir: « Pour produire des aliments, il faut pouvoir disposer en abondance d’éléments aussi simple que le sol, l’eau et la diversité génétique » ! (page 43). L’auteur a raison. C’est tellement simpliste ! C’est assez courant, aujourd’hui,  d’utiliser une sémantique holistique, des mots « fourre tout » où tout le monde se retrouve ce qui permet à l’auteur de faire des affirmations qui plaisent à tout les lecteurs.

Il n’empêche : l’auteur consacre un long encart à répondre « à quoi sert la biodiversité ? » (page 77). L’auteur ne semble pas voir les enjeux qui se cachent derrière cet « écologiquement correct » : ce sont les milliards de $ qui seront privatisés sous couvert de servir la biodiversité. Plus on fera croire au grand public que la « biodiversité » est un enjeu, plus on lui fera payer une multiplicité de services qui seront réquisitionnés par les multinationales pour une soi-disant croissance verte. On nous fera payer le rôle des abeilles avec une taxe au Kg de miel, et l’artisanat disparaîtra au profit de multinationales du miel. On pourrait multiplier les exemples. C’est bien pour des raisons financières qu’on a inventé l’affaire du climat, pour relancer la croissance avec des ampoules incandescentes qui ne changeront rien au climat !

Autre sujet très politiquement correct, celui de l’obésité. Comment peut-on écrire que « la consommation de viande… et celle de produits laitiers… occasionne  des problèmes croissants d’obésité dans les classes moyennes » (page 34). L’auteur joue plus loin d’autres affirmations diététiquement correcte : « la consommation excessive de viande présente des dangers » (page 38). On aimerait savoir lesquelles. Certes il parle de « consommation excessive ». On ne pourra pas le contredire, car, en excès le pain, la salade, l’alcool, et même le cannabis sont toujours dangereux. Mais le propos diététiquement correct est asséné : haro sur la viande et sur le lait!

Quant on a un peu fréquenté l’Institut Français de la Nutrition, on sait qu’il n’existe aucune étude épidémiologique sérieuse au monde qui fasse une corrélation entre l’obésité (en croissance réelle) et la consommation de tel ou tel ingrédient (pourquoi pas le sucre). Il ne suffit pas de juxtaposer deux évolutions exactes (obésité et croissance de consommation de lait) pour conclure à une corrélation. Sinon, on arrive à ce sophisme des années 1950 qui constatait que les personnes à faibles revenus se chauffaient au charbon (vrai), que les vieux meurent plus rapidement que les jeunes (vrai) et, donc, que le charbon tue les vieux (faux). Tous les cliniciens de l’obésité se posent des questions sur la génétique et l’hérédité, sur les flores bactériennes de chacun des individus, qui sont souvent « contagieuses » dans un même environnement familial, sur le rôle de la télévision chez les enfants, etc… Ce sont des questions qui ne relèvent pas de la problématique agricole ! Or il est très politiquement correct de vouloir produire ce qui ne fait pas grossir ! C’est un faux problème !

La thématique de l’eau est elle aussi posée de façon « écologiquement correct ». Quand on veut faire peur, on prétend qu’on manquera d’eau. Or la plus grosse réserve est océanique. Gênant ! Alors on tourne en dérision le dessalement de l’eau de mer en disant que c’est l’apanage « des pays les plus riches [qui] compensent en investissant… en particulier dans le golfe persique » (page 51). On laisse croire que c’est une solution marginale et exotique ! Pourquoi ne pas expliquer que Barcelone boit de l’eau dessalée, que cette solution s’est révélée beaucoup moins onéreuse que le détournement envisagé d’eaux du Rhône (ce qu’il évoque page 61 sans dire la vraie raison).

A part le Sahara, (combien de milliards d’habitants ?), l’eau ne manquera quasiment nulle part, même au Bengladesh.  Ce qui manque, c’est du développement économique pour investir dans des égouts et rendre l’eau potable. Quelques dizaine de milliards suffiraient, mais la volonté politique n’y est pas. Il faudrait un peu d’Ecologie sociale –celle de Jean-Paul II- pour y arriver. Mais de cela on ne parle pas !

Il ne suffit pas de nous rabâcher, comme le fait le GIEC, que « les glaciers de l’Himalaya alimentent neuf des principaux fleuves de l’Asie » (page 54). Car tout cela n’est pas nouveau. Sinon, pourquoi aurait-on trouvé au fond de la mer d’Aral –maintenant partiellement asséchée- une mosquée du moyen âge. L’Himalaya avait déjà fait des siennes [3bis].

Alors, nous irions vers « la fin de l’eau douce pure abondante et bon marché » (page 52). Paraphrasons le propos : au début de la mécanisation agricole des années 1960, l’agriculteur breton, habitué à sa charrue, se lamentait d’aller vers « la fin de la traction à bon marché », parce que le cheval ne lui coûtait pas cher. Autre temps, autre mœurs ! Il faut s’y faire ! On pourrait regretter aussi  la fin des règles à calcul bon marché… quand on voit le coup des logiciels informatiques ! Il y a tant de chose qui deviennent plus cher qu’autrefois.

Alors pourquoi profiter de la hausse du coût de l’eau –potable-, sans doute inévitable, pour faire encore « haro sur la viande » en disant qu’il faut « 13500 litres pour fabriquer un kilo de viande de bœuf » au lieu de « 1100 litres pour un kilo de blé » (page 65)? Pourquoi, après une fausse raison d’ordre diététique, chercher une autre mauvaise raison pour condamner à mort le bœuf ? Si le prix de revient augmente à cause d’une eau plus chère, la consommation baissera d’elle-même ! Il y a d’autres produits qui ont disparu à cause d’un mauvais prix de revient et on n’a pas besoin d’en faire une pareille affaire !

La thématique du nucléaire est évoquée avec un peu plus de bienveillance, mais l’auteur ne peut s’empêcher de répéter des lieux communs : « Le stockage des déchets pour des millions d’années dans des conteneurs réputés étanches et placés … à 1000 m. de profondeur… » (page 89) est présenté comme une panacée. L’auteur n’évoque pas la solution américaine. Les stocks de tous les déchets nucléaires américains tiendraient sur un aéroport désaffecté, sans aller les enterrer. Les américains ne connaissent pas Molière : « cachez ce sein et ces déchets que je ne saurais voir ». En France on cache les choses taboues. Aux USA, on les surveille tranquillement de manière accessible.

La thématique des biocarburants n’est pas mieux analysée. L’auteur relance la lancinante question de la production des biocarburants « au détriment de la solidarité alimentaire » (page 101). Or cette approche est fausse : Les agro-carburants n’occupent que 5% des surfaces agricoles de la planète. Leur croissance est relativement modeste : 0,5% au cours des dix dernières années, ce qui est largement inférieur aux variations de rendements agricoles pour des causes climatiques. Il ne faut pas oublier que l’homme a toujours consacré une partie de son activité agro-forestière  à l’énergie. Un raisonnement rapide [4] permet de se faire une idée de ce que représentait la satisfaction des besoins énergétiques au moyen âge: il n’y aurait rien d’étonnant à estimer que l’homme ait déjà consacré, à cette époque, près de 10% de son activité agro-forestière à l’énergie. On n’en est pas encore là avec les agro-carburants ! La chose n’est donc pas nouvelle.

Le vrai problème des biocarburants est ailleurs : ils ne peuvent se développer qu’avec des subventions. Si on voulait doubler la production, aucune fiscalité des états n’y résisterait !

L’auteur ne parle des subventions que pour l’éolien en rappelant, à juste titre, que « l’état a décidé de subventionner fortement les implantations éoliennes », et « qu’il n’y a pas d’économie d’échelle en la matière » (page 107). Il donne d’autres arguments montrant le caractère économique illusoire de l’éolien, mais curieusement l’auteur trouve « souhaitable que certains agriculteurs deviennent des agriculteurs de l’air en produisant de l’énergie éolienne » (page 105) ! Comprenne qui pourra !

Et, le sommet de l’écologiquement correct est malheureusement atteint quand on en arrive aux questions relatives au climat. L’auteur affirme « que les causes du réchauffement global ne sont généralement plus sujettes à controverse » (page 110). Il répète l’opinion courante que le « plus important des gaz à effet de serre additionnels est le CO² », évoque « la respiration des hommes et des animaux, … le pétrole… » . Tout y est. Pourtant, il  reconnait que « les gaz à effet de Serre sont constitués aux ¾ d’eau sous forme de vapeur » (page 110), mais ne parle pas de l’évaporation des océans. Il évoque le rôle de l’Ozone (page 111), mais oublie que le principal producteur mondial d’ozone est Zeus puisque l’ozone est produit en quantité considérable pendant les orages.

L’auteur évoque les bénéfices qu’auraient des « puits de carbone… comme une solution possible quoique couteuse » (page 118). Une fois encore, c’est oublier que cette idée ne peut être mise en œuvre que par les pétroliers qui voient là une merveilleuse aubaine pour faire subventionner par les états des forages qui leur permettront de baisser leurs coûts de prospection de nouvelles nappes ! Il suffit pour s’en convaincre de voir qui sont les entreprises qui font la promotion de cette « solution » !

Pour parfaire le discours correct, il faut bien faire un peu peur au lecteur avec cette affaire des « 150 millions de réfugiés climatiques »  (page 121) ! Ce vocabulaire évoque la situation dramatique des « réfugiés » au sens de la Convention de Genève. Comment ne pas être sensible à tous ceux qui sont persécutés du fait de leur race, religion, nationalité, opinions politiques, et qui ne peuvent se réclamer de la protection de leur pays ? L’émotion est donc exacerbée lorsqu’on parle, par extension, de « réfugiés climatiques » ou « écologiques » ou d’ « écoréfugiés ». Même certains universitaires, qui militent pour la reconnaissance d’un statut international pour des « réfugiés climatiques », reconnaissent l’inconsistance du concept : « Le lien entre contexte environnemental et migrations existe depuis les débuts de l’humanité...  S’il y a un certain regain d’intérêt pour cette thématique, c’est grâce à l’information sur le réchauffement climatique, qui est aujourd’hui au centre des attentions. On a d’une part des alarmistes, qui font usage du phénomène des migrations climatiques afin de sensibiliser les gens aux problèmes planétaires; ils insistent sur un risque de migrations massives du sud vers le nord. D’autre part, on a une frange plus sceptique qui tend à minimiser l’importance de la relation entre changements climatiques et migrations. (…) C’est une question complexe - où se mêlent des facteurs économiques, politiques et culturels - et qui mérite davantage de moyens en termes de recherche » [5]. Jean-François Durieux poursuit cette analyse sur la question des réfugiés climatiques en disant : « C'est d'abord une lutte pour la survie, mais il n'existe aucune obligation d'accueillir des gens qui fuient la pauvreté »? Comment certaines populations peuvent-elles survivre quand elles sont submergées par des niveaux de pauvreté insurmontables ?

Il est regrettable que l’auteur croie également devoir faire peur avec « le spectre d’épidémies faisant des millions de morts »  (page 124). Rien n’a été prouvé. L’Institut Pasteur conteste le fait que quelques degrés de plus occasionneraient des épidémies de malaria. Quant à tous nos beaux experts, ils nous ont « vaccinés » (pardon pour le jeu de mot) sur le peu de crédibilité qu’ils ont eu avec leurs discours alarmistes sur la grippe A !

Avec son paragraphe « la chimie est allée trop loin » (page 138), l’auteur est également en plein écologiquement correct. Comment peut-il propager l’idée que « la chimie agricole, mais aussi industrielle et domestique est de plus en plus mise en accusation… Le nombre de cancers a augmenté… » (page 143). Encore une question épidémiologique qui n’a jamais fait l'objet de démonstration. Faut-il diaboliser les phytosanitaires? Nous voudrions nous risquer à une comparaison tout à fait inhabituelle. Elle devrait appeler l’écologisme à un peu de mesure concernant les phytosanitaires : en France, ce sont à peu près 2 kg. de matière active qui sont utilisés par « tonne de sol » et par an [6]. Or l’homme consomme cinq fois plus de produits pharmaceutiques : approximativement 10 à 20 kg. de matière active par « tonne d’habitant » et par an [7] ! Est-on si sûr que les résidus de phytosanitaires sont plus dangereux que nos produits pharmaceutiques ?

Faut-il donc en conclure que l’écologisme plaide pour une plus grande protection des sols que de l’être humain ? Que répondre à cette femme médecin qui répondait à sa collègue offusquée par la présence de veau américain aux hormones importés par les super marchés : « Oh moi ! Avec tout ce que j’ai avalé comme contraceptifs, cela m’est bien égal ! ».

L’absence de sens critique par rapport à toutes ces thématiques « écologiquement correct » est  un peu affligeante de la part d’un ingénieur des Mines et de celui à qui on confie l’enseignement agronomique de nos enfants. Heureusement, il y a autre chose :

3. Une excellente analyse : celle du rôle néfaste du commerce international

Dès le début de l’ouvrage, l’auteur  dit que les règles du commerce international ne vont pas dans le bons sens : « les USA, l’Europe et d’autres contribuent à priver l’Afrique de capacité de développement » (page 39).

Le chapitre 7 de l’auteur est le moins politiquement correct. Il fait une analyse très clairvoyante des raisons pour lesquelles « la production agricole coûte beaucoup plus cher au Sud qu’au Nord » (page 184), et surtout, il montre bien que « en l’état, le commerce international ne permet pas de nourrir durablement l’humanité » (page 190). Il soutient que « l’approvisionnement alimentaire des villes provoque souvent la ruine des campagnes » (page 192).
L’auteur a parfaitement raison de dire que « les cours mondiaux [agricoles] sont sans réelle signification économique » parce qu’ils sont « fixés sur les prix les plus bas » (page 259).
C’est bien pour cela qu’on peut simplement reprocher à l’auteur de ne dénoncer que « les subventions aux exportations au Nord [qui] compromettent gravement l’alimentation au Sud » (page 247). Il ne souligne pas suffisamment le plus grave : l’absence de frais de douanes à l’importation dans les pays du sud est la cause de la ruine de leurs agricultures. Autrement dit, il ne suffira pas de supprimer les subventions au Nord. Il faudra aussi que les pays du Sud remettent en place les protections douanières que l’OMC s’emploie à interdire. C’est bien parce que les cours mondiaux ne signifient rien qu’il faut que les pays du Sud s’en protègent.

L’auteur se laisse enfin aller à des couplets sur le « commerce équitable », mais il ne lui donne que le qualificatif de « prophétique » (page 198), car il reconnait qu’il est « peu réaliste qu’il change à lui seul la dynamique du commerce international » (page 200).

4. Conclusion

L’auteur souligne le propos de Robert McNamara qui disait : « Il faut prendre des mesures draconiennes de réduction  démographique contre la volonté des populations. Réduire le taux de natalité s’est avéré impossible ou insuffisant. Il faut donc augmenter le taux de mortalité. Comment ? Par des moyens naturels, la famine et la maladie » (page 261). On regrette qu’il ne donne pas la source. Mais le propos est crédible : le rapport Kissinger en 1974 disait à peu près la même chose. Le propos n’est pas nouveau puisque l’auteur cite également Voltaire : « On a trouvé, en bonne politique, le secret de faire mourir de faim ceux qui, en cultivant la terre, font vivre les autres » (page 261). Bel esprit des « Lumières » !

Mais l’auteur ne dénonce pas plus que cela ce genre de propos. Il se contente  « d’espérer » que l’humanité ne doive se payer  « des famines, des migrations massives et probablement des guerres » (page 261) !

C’est d’ailleurs le principal problème de l’auteur. Pour rester politiquement correct, il ne faut pas prendre parti. Il énonce les propos des uns et des autres, des uns plutôt que des autres, d’ailleurs. Ainsi il décrit les thèses du GIEC, mais jamais celles du « non GIEC » (nonIPCC en anglais). L’auteur le dit d’ailleurs clairement dans sa conclusion : « L’auteur choisit de ne pas prendre parti » (page 266). Quel dommage ! Il se targue de « préférer concentrer son effort sur l’alerte » (page 266). Or, on l’a vu, il dérape souvent de l’alerte vers le maniement de la peur. Or une véritable alerte mériterait un peu plus d’équilibre dans l’utilisation des sources.

Heureusement l’auteur reste optimiste, mais ce n’est que dans les dernières lignes de la conclusion que cela transparait: « le génie humain, confronté à des crises majeures, trouve souvent une solution » (page 266). Mais c’est un optimisme du bout de lèvres, presque dubitatif puisqu’il laisse à penser que ce n’est que « souvent » que l’homme trouve des solutions, ce qui sous-entend que « quelquefois », il pourrait ne pas en trouver, et que nous pourrions bien approcher de ce cas là !


[1]  § 483

[2] Encyclique de Benoit XVI du 29 juin 2009, « Caritas in veritate »  §44

[3] Sylvie Brunel, ancienne présidente de l’ONG « Action contre la Faim », géographe, économiste, professeur à la Sorbonne, Paris IV, auteur de « Nourrir le Monde, vaincre la faim »- source : conférence du 26 mars 2009

[3bis] Source: Ghislain de Marsilly, Emission France culture « Post Frontière » lundi de juin 2010:  "En tant que structure, la mer d’Aral existe depuis environ 10.000 ans. On trouve des preuves qu’elle s’est asséchée à plusieurs reprises au cours de son histoire. Dans la baie de Berk, côté kasakstan, on a trouvé un mausolée qui date du XIII° siècle. Tout ne serait pas à mettre sur le dos de l’homme : des cycles naturels jouent également un rôle".

[4] Quelle surface consacrait-on au moyen âge pour l’énergie ?
Aujourd’hui, on estime qu’il y a un rapport de 1 à 10 entre les besoins d’énergie d’un indien par rapport à un américain. Quand on sait qu’un américain consomme 5 à 10 T d’équivalent pétrole, soit 60 à 120.000 KWh on peut estimer que les besoins énergétiques d’un indien actuel ne sont que  de 6 à 12.000 KWh. Posons l’hypothèse que c’était la consommation moyenne/habitant au moyen âge. En retenant le ratio de 0,7 stère de bois pour fournir 1.000 Kwh, ce sont donc  3 à 7 stères de bois qui étaient nécessaires aux besoins énergétiques. Nous retiendront donc l’ordre de grandeur de  1 à 2 ha/ habitant puisqu’on compte environ 3.5 stères de production annuelle moyenne à l'hectare pour du taillis (source ONF).

En comparaison, quelle surface fallait-il pour nourrir un homme ?
Pour des besoins de 2000 kcal/jour, soit 720 000 kcal/an, ce sont donc l’équivalent d’environ 25 T de céréales/ an qu’il fallait produire / hab (environ 300 kcal/100 g de céréales). Sur la base d’un rendement de 10 à 20 qx/ ha à cette époque, ce sont donc 10 à 20 ha qui étaient nécessaires pour nourrir un homme alors qu’on vient d’estimer à 1 à 2 ha/ habitant sa surface nécessaire pour se chauffer.
La chose n’est donc pas nouvelle : il n’y aurait rien d’étonnant à estimer qu’au moyen âge, l’homme ait déjà consacré près de 10% de son activité agro-forestière à l’énergie.

[5] François Gemenne, chercheur au « Centre d’Etude de l’Ethnicité et des Migrations » (CEDEM) de l’université de Liège

[6] En France, 80 000 à 100 000 tonnes de matières actives sont utilisées chaque année. Avec un ratio de 80 % de ces volumes épandus sur 20 % des terres arables, on peut calculer que ce sont 295000 km² x 20% = 59000 km² soit sur 0.5 m de terre arable = 29.500.000 m3 de sols x 1.2 T/M3 = 35.000.000 m3 de sol qui reçoivent les 80 % x 90.000 T = 72.000.000 Kg de matière active….. Soit environ 2 Kg de matière active par tonne de sol et par an

[7] Le poids de la population serait, pour 60 millions d’habitants  x 65 kg =  3.900.000 T d’habitant. Champions de la consommation en matière de médicaments en Europe, les Français ingurgitent en moyenne pas moins de 1 500 comprimés par habitant et par an. Pour 500 à 1000 mg de matière active/ comprimé, ce sont donc 750 g/ de matière active consommées par personne et /an, soit pour un poids moyen de 75 Kg/ hab. On  peut donc estimer que 1500 comprimés x 500 à 1000 mg  / 75 kg correspondent à une consommation d’environ 10 à 20 kg de matière active par tonne d’habitant.